Déjà branchés, les mauritaniens bientôt câblés

Câble à fibre optique

Câble à fibre optique

Avant de clôturer sa session extraordinaire, le dimanche 4 mai 2014, le parlement mauritanien a adopté un projet de loi autorisant la ratification d’un accord de financement signé le 27 octobre 2013, entre la République Islamique de Mauritanie, et la Banque Européenne d’Investissement (BEI). D’un montant de 52 millions de dollars américains, le financement objet dudit accord est censé permettre de relier un bon nombre d’agglomérations du pays par câble à fibres optiques, dans le but de favoriser l’accès de tous aux nouvelles techniques de l’information et de la communication (NTIC). Déjà branchés, les mauritaniens vont bientôt être câblés.

Ce câblage qui devrait s’étendre sur une distance cumulée de 1600 kilomètres, intervient après le raccordement depuis 2012 de Nouakchott, capitale du pays, à un câble marin de nature similaire. Ledit câble aurait ensuite été amené jusqu’à la ville de Néma, à près de 1200 km de Nouakchott et principale ville du Sud-Est mauritanien, frontalier avec le Mali.

Au vu de cet événement, trois questions se sont imposées à moi, quant à l’efficacité d’une telle entreprise, la pertinence d’un investissement tel que celui-là et le coût apparemment très élevé d’une pareille opération.

Les doutes sur l’efficacité sont motivés par l’absence de constat d’un quelconque impact positif de l’arrivée du câble à Nouakchott. La déception des usagers et internautes a été à son paroxysme, en constatant que les difficultés de connexions et les faiblesses de débit sont demeurées telles quelles. En Mauritanie, nous avons appris à nous accommoder de ce genre de déconvenues. Nous avons attendu, des années durant, que l’énergie hydroélectrique nous parvienne du Barrage de Manantali, dans l’espoir de voir notre facture d’électricité s’amenuiser, comme miroité par les pouvoirs publics. Avec un retard conséquent, l’énergie tant attendue est finalement parvenue à nos disjoncteurs. Malheureusement, la baisse de coût promise n’a pas été ressentie par nos portefeuilles. Bien au contraire, le prix auquel nous revient le kilowatt a significativement augmenté. L’arrivée plus tard de l’énergie solaire, n’a fait qu’enfoncer davantage le clou. Si l’éolien arrivait un jour, je ne pense guère qu’il apporterait un bon vent à nos portefeuille particulièrement dégarnis.

La pertinence a été différemment appréciée par les députés eux-mêmes, au cours des débats autour du projet de loi. Ceux de la mouvance du président considèrent que le projet n’a que des avantages « en raison de son impact positif sur les différents domaines de développement« . Par contre, les élus de l’opposition se sont interrogés sur le niveau de priorité de ce genre de projets à la lumière du nombre relativement faible des citoyens qui utilisent l’internet. Ils ont considéré qu’il aurait été plus judicieux de concentrer les efforts sur les besoins vitaux et incommensurables de la population : la sécurité alimentaire, l’enseignement, la santé, l’eau et l’électricité, etc…

Quant au coût, il me parait tout à fait excessif, comparativement avec les coûts effectifs ou prévisionnels de projets analogues réalisés ou envisagés dans la sous-région. En effet, dans un article intitulé « Quand Maroc Telecom câble l’Afrique de l’ouest », le câblage de 1064 km en territoire malien entre Sikasso à la frontière ivoiro-burkinabé à Gogui sur la frontière mauritanienne, aurait coûté à la SOTELMA 4 milliards de Francs CFA de ses fonds propres. Selon le même article, un câble de 5465 km de long, partant de rabat au Maroc, traversant la Mauritanie, le Mali, le Burkina, pour arriver à la frontière entre le Faso et le Niger, coûterait 20 millions d’euros. Un calcul simple (1 USD=0.725 € / 1 €=665 F Cfa), conduit au constat suivant : le km de câble entre Sikasso et Gogui revient à 5 653 €, celui de Rabat au Niger à 3 660 €. Au même moment où notre valeureux câblage sur 1600 km reviendrait à 23 563 € le kilomètre. Soit quatre fois le prix de revient du plus onéreux des deux câbles jumeaux.

Quelle que soit l’inefficacité, la non pertinence, ou la surévaluation d’un tel projet, il est déjà enclenché et les dés sont jetés. En somme, les mauritaniens méritent de ne pas rester en dehors de ce grand village planétaire, dont les habitants des « quartiers » riches tiennent, à terme, à ne plus avoir de contact avec les ressortissants des « quartiers précaires » qu’à travers la toile. Ils (les riches), nous demandent de faire comme eux, tout en veillant à rester chez nous. Pour favoriser leur insertion dans la mondialisation virtuelle, nos concitoyens vont maintenant être câblés. Ils ont de bonnes prédispositions à cela, étant donné qu’ils étaient déjà bien branchés.

La sédentarisation d’une grande partie des populations jadis nomade est relativement récente. Elle s’est accélérée au gré des sécheresses, avec l’exode rural. Le mouvement s’est opéré principalement vers la capitale Nouakchott qui, comme le disait feu Habib Ould Mahfoudh, « abrite un tiers de la population du pays, l’un des deux tiers restant est en route vers elle, et l’autre attend une voiture qui le prendrait en auto-stop, ou de quoi payer le taxi-brousse« .

Cette population qui nomadisait il y a peu de temps, s’est vite attachée aux NTIC. L’introduction graduelle des opérateurs de GSM depuis la fin des années 90 du siècle dernier est, à ce titre, édifiante. En effet, les trois opérateurs jusqu’ici agréés, n’arrivent pas à respecter leur cahier de charges, pour une population dépassant seulement de peu les trois millions d’habitants. Les opérateurs, pour leurs études de marché, avaient tout simplement négligé l’ampleur des besoins en communication d’un pays à tradition orale. Ici, le GSM était appelé, non seulement à se substituer au téléphone arabe, mais aussi à parler au lieu et place du tam-tam africain. Au pays des Salamalek,  du qu’est-ce qu’il y a de neuf ( ?), et qu’est-ce qui se raconte ( ?), les réseaux ne peuvent qu’être saturés. En brousse, le berger est au fait de ce qui se passe en ville, et son employeur, en ville, est informé en temps réel de la situation de son troupeau et de la réalité sur le potentiel de pâturages. Le citadin et le bédouin, ont chacun son Mattel, Mauritel, Chinguitel, et feront de l’acquisition d’une ligne auprès de tout nouvel opérateur, une question d’honneur, dans un pays où l’apparat compte énormément dans l’échelle des valeurs locales.

Cette situation consécutive aux mentalités, pèse lourdement sur les budgets des ménages qui n’avaient pas l’habitude, et n’arrivent pas à prendre conscience, que parler leur coûte cher. Pourtant, ils auraient dû appliquer « seul le silence est grand ; le reste n’est que faiblesse ». Pour réaliser l’ampleur du désastre, je vous invite à lire un article de mon éminente compatriote Marième Mint Derwich, consacré à ce sujet.

La jeunesse des villes est mordue, branchée, et au fait de toutes les nouveautés en intra et internet. Elle ne parle que de Cyber, Wifi, connexion USB, applications, Android, tablettes, etc… Il m’arrive de demander à mon enfant de me montrer l’utilisation d’une application, ou une manipulation que je n’arrive pas à effectuer. Avec un sourire moqueur, à peine dissimulé, il y arrive en deux temps trois mouvements. On dirait que les enfants, de nos jours, naissent avec des Plugin, des Widgets, ou des DiggDigg dans les chromosomes. Ils s’y connaissent, ils s’y adonnent, et il arrive qu’ils s’y oublient complètement.

Déjà branchés, les mauritaniens bientôt câbles

Jeunes ou moins jeunes, les mauritaniens s’accrochent à la modernité, tout en restant attachés à leur vie d’antan. Ingénieux de nature, imaginatifs par essence, forts de la capacité d’adaptation des bédouins princes du désert et des villageois rois de la vallée, ils s’efforcent, tant bien que mal, de concilier la modernité avec leur attachante authenticité. Ils se démènent pour y parvenir avec une fière sobriété. La vidéo ci-dessous, est un exemple édifiant, d’une coexistence dichotomique entre le satellitaire, le dromadaire, et un ski original sur des dunes de sable qui ne cessent de se ramifier, sinuer comme des rides témoins de l’enracinement dans le passé, d’un pays qui veut évoluer, tout en restant lui-même.

Quel que soit l’attachement d’un peuple à son passé, il devrait prendre conscience des réalités ambiantes et emboîter le poids à un monde qui évolue désormais, non plus à grandes enjambées, mais plutôt à la vitesse  Mach 3, comme le montre la vidéo ci-dessous.

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