Juin 26

Charia à Brunei : étonnement, peur, et jalousie

Au pouvoir depuis trois décennies, le sultan de Brunei Hassanal Bolkiah a décidé pour des raisons  non encore totalement élucidées, de passer à compter du 1er mai 2014, à une application graduelle de la loi islamique, plus connue sous le nom de Charia.

Petite enclave de l’Asie du Sud-Est, située sur l’île de Bornéo, le richissime Sultanat de Brunei, d’une superficie de 5 565 km2, avec une population d’un peu plus de 415 000 habitants, majoritairement musulmane, appliquait déjà des éléments du droit islamique, mais uniquement pour le règlement des différends matrimoniaux. Avec les nouvelles dispositions, la charia s’appliquera tant au niveau du droit pénal que civil.

Il s’agirait pour le sultan Hassanal Bolkiah d’opérer la transition d’un système pénal hérité de l’empire britannique vers une législation islamique qui constitue, pour lui, un « pare-feu » contre les influences occidentales grandissantes. Il aurait déjà réussi à faire taire les minorités catholiques et bouddhistes qui ont exprimé leurs craintes sur les réseaux sociaux.

Et pourtant les changements qui attendent les Brunéiens font froid dans le dos de bon nombre d’observateurs, qui ne cachent pas leur inquiétude. En effet, la phase initiale de l’application de la charia prévoit des amendes ou des peines de prison pour de petites offenses comme les comportements jugés indécents, l’absence à la prière du vendredi et les grossesses illégitimes. Les peines les plus sévères seront introduites à l’horizon 2015, et comprennent l’amputation pour les voleurs, la flagellation pour la consommation d’alcool et la lapidation pour les délits de sodomie ou d’adultère.

Le tout puissant monarque, dont la fortune est estimée à 30 milliards d’euros, habite un palais digne des « mille et une nuits ». Achevé en en 1984 sur 200 000 m2, pour un coût total de 1,4 Milliards de dollars étasuniens,  le palais compterait pas moins de 1788 pièces (dont 257 salles de bain), 5 piscines, 44 escaliers, 18 ascenseurs, une salle de banquet pouvant accueillir jusqu’à 4 000 personnes, une mosquée, une écurie pour 200 chevaux et un garage pour 110 voitures. On y compte également 564 chandeliers, alors que le palais est éclairé au moyen de 51 000 ampoules. Le palais est ouvert au public sauf durant le mois du ramadan, où il est accessible pendant 3 jours pour la fête de Hari Raya Aidilfitri. Il voit affluer chaque année 110 000 visiteurs recevant de la nourriture, ainsi que des paquets verts contenant de l’argent pour les jeunes enfants. Le palais est également ouvert 10 jours durant le même mois pour le rassemblement de prière dite Bertedarus.

Demeure du Sultan de Brunei

Palais du Sultan

Les sujets du sultan ne paieraient pas d’impôts, bénéficient de la gratuité de l’éducation et des soins médicaux, et se serviraient gratuitement en carburant auprès de n’importe quelle station-service du pays.

Au vu de ces réalités, je me trouve tiraillé entre trois sentiments : l’étonnement, la peur, et la jalousie.

Je suis étonné que la décision du sultan occasionne un tel tollé d’indignation du département d’état américain, à l’organisation Amnesty international.

C’est divulguer un secret de polichinelle que de dire que ces usages imputée à la charia ne sont pas du tout nouvelles. Ils se pratiquent quotidiennement, et au su de tout le monde, dans des pays du golfe arabo-persique, en particulier le royaume wahhabite d’Arabie Saoudite. Pourtant ça ne semble pas émouvoir beaucoup de monde, le pays étant un allié stratégique inconditionnel étasunien.

Ce statut donne à ses dirigeants, la liberté de faire ce que bon leur semble. Forts de ce silence complice, les régnants wahhabites qui ont le génie de concilier entre le bâillonnement de leurs concitoyens sujets et l’instauration à tous égards coûteuse de la démocratie en Syrie, ne se privent pas du chèque à blanc ainsi donné par un occident dont l’humanisme est tributaire des fluctuations économiques, et contingences stratégiques.

En terre d’Arabie, la famille régnante applique (aux autres) la flagellation pour consommation d’alcool, fait décapiter (les autres) pour meurtre, trafic, ou utilisation de drogue. Ils interdisent (aux autres) la sodomie et l’adultère, et punissent de lapidation. Au même moment, les princes héritiers et héritant rivalisent pour l’acquisition de jets privés, de villas azuréennes, de clubs sportifs européens, en plus de harems de plus en plus élargis et où on s’adonnerait à toutes sortes d’extravagances, de fantasmes et de caprices, sous l’œil d’esclaves castrés pour mieux servir des maîtres dans la décadence bien encastrés.

Au même moment, ils s’arrogent le droit (divin ?) d’enculer tous leurs concitoyens sujets, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, durant tous les 365 jours et quart que compte l’année. Pourtant, leurs  augustes postérieurs reposent sur une nappe de pétrole si riche et si profonde qu’ils auraient pu y noyer toutes les souffrances de leur population.

Paradoxalement, cette dernière, contrairement à celle du Sultanat de Brunei, et en raison de la voracité et l’appétit insatiable pour les pétrodollars des régnants, continue à se débattre dans une désolante disette.

Ma peur est toujours viscérale quand il s’agit de supplices. Je suis allergique à la violence, je ne conçois pas et supporte mal que le sang coule en dehors des veines. J’ai du mal à croire qu’on puisse amputer la main d’un pauvre pour la seule raison qu’il a pris avec de quoi lubrifier sa bouche et la réanimer, asséchée et paralysée qu’elle était par la diète noire à laquelle l’ont soumis ceux qui se sont attribué le droit de vie et de mort, et ont lâchement et injustement spolié les richesses de son pays.

Je sais que la charia (la vraie) ne punit pas un voleur par nécessité, pour subvenir à ses besoins élémentaires. Celui-là, la loi islamique, dont je connais des rudiments, mais irréfutables, lui donne droit à une prise en charge par les fonds publics. Le malheur qui m’écœure et me fait peur, est que dans nos pays, charia ou pas, il ne faut pas voler peu.

Voler gros c’est se valoriser, prendre des galons, gagner en respectabilité et sociabilité. C’est pourquoi, il lui a été inventé, au cas où l’auteur serait pris la main dans le(s) sac(s), le terme atténuant de « biens mal acquis ». A mon avis, « mal acquis » tranche avec « illégalement ou frauduleusement acquis », ou tout simplement et vulgairement « volés ». Chez nous, voler petit, c’est mal vu, et interdit par loi, qu’elle soit islamique ou laïque.

Je conseille vivement à ceux qui décideraient de voler, pour mieux se protéger, de viser un gros lot. Ainsi, ils pourront boucher les oreilles à tympans sensibles, brouiller le regard des curieux voyeurs, et faciliter une interprétation tendancieuse des textes juridiques et procédures au cas où on en arriverait là.

Ma jalousie est inhérente à ce peuple de Brunei qui profite concrètement et subséquemment de la richesse de son pays. Il ressent les retombées d’une véritable croissance. Nos dirigeants à nous, ont fait, d’autorité, une répartition entre eux et nous. A eux ils se réservent les retombées de la croissance qu’ils veulent maintenant pomper jusqu’à deux chiffres. A nous, ils laissent celle démographique, avec une moyenne variant entre 6 et 8 enfants par femme, une population dont plus de la moitié aurait moins de 15 ans, sans structures d’éducation ou de formation valorisantes, et avec des horizons d’emplois complètement incertains.

Dans ce domaine au moins, nos valeureux dirigeants nous montrent le chemin à suivre, avec leurs premières première-dame, leurs secondes première-dame, leurs troisièmes première-dame, en plus des dames premières non homologuées officiellement. Malgré tout ce dispositif matrimonial  garni, ils ne se privent jamais de nous « sodomiser » politiquement continuellement, nous violer dans notre dignité journellement, nous voler dans nos ressources systématiquement, compromettre durablement nos espoirs, et hypothéquer irrémédiablement le devenir de nos rejetons.

 Je suis aussi jaloux des brunéiens qui, avec leur niveau de vie,  pourraient garder leurs mains intactes, leurs dos sans cicatrices, et leurs têtes sur les épaules. Je ne les vois pas voler des miettes. Si on me procurait les mêmes conditions, je peux faire acte d’allégeance, tous les jours, à notre Sultan à nous. Mais avec la difficulté de payer les cours buissonniers de mes enfants que les écoles privées (de toute qualité)  me réclament à la fin de chaque mois, les retards de règlement des factures d’une électricité souvent délestée et d’une eau qui vient quand elle peut, les frais de soins et d’examens préventifs vivement conseillés à mon âge, je ne sens pas toujours ma tête sur mes épaules. Aussi, je ne vois pas que des mains qui n’ont pas pu me faire gagner une vie décente, me seraient d’une quelconque utilité si je les emmenais intactes avec moi dans ma tombe, ou outre celle-ci.

Pour ne pas continuer à tourner autour du pot, je crois qu’ils seraient nombreux, ceux qui, comme moi, aimeraient être mis dans les conditions économiques et sociales de Brunei, quitte à nous couper les cou….s.

(2 commentaires)

    • Ely Mohamed on 25 mai 2016 at 11 h 23 min
    • Répondre

    Bonjour, j’ai lu des articles édifiants sur votre blog. Je souhaite en recevoir les nouveautés.
    Merci.

    1. Merci d’être passé. Merci aussi d’avoir consacré une partie de votre précieux temps à lire mon « bouillon d’humeurs et d’opinions ». Autant que faire se peut, vous trouverez toujours du nouveau.

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