Démocratie : le copier qui ne colle pas

Nourrir aspirations

Démocratie de l’aspiration

Il est tout à fait étonnant qu’au IV ème siècle avant Jésus-Christ, le principal disciple de Socrate, Platon avait déjà hiérarchisé, dans « La République », les régimes politiques, et qu’au XXI ème siècle après le même Jésus-Christ, nous sommes encore incapables d’avoir un jugement consensuel pour qualifier notre système politique : démocratique, monarchique, tyrannique, oligarchique, aristocratique, populiste, ou autres…
Il est de notoriété que la démocratie ne fait pas partie de nos valeurs ancestrales. Elle est, en effet, totalement étrangère à notre culture. C’est un concept que les Occidentaux nous ont imposé, pour des raisons incompréhensibles et des objectifs inavoués.
Pourtant ils nous connaissent très bien. Surtout les Français. En nous quittant en 1960, ils savaient mieux que quiconque dans quel état ils nous avaient laissés. Certainement, pas celui de droit.
Derrière eux, ils avaient laissé ce que le roi du Maroc Hassan II avait qualifié, au cours d’un moment d’exécrable humeur, de ramassis de peuplades qui, dans de vastes contrées désertiques erraient à hue et à dia.
Dès la proclamation de notre indépendance, ce « ramassis de peuplades » qui vivaient en « mésentente cordiale » a voulu se donner le rôle de trait d’union entre le monde arabe et l’Afrique. Il n’a pas fallu une éternité pour que les nationalistes afro-arabes et négro-africains essaient, chacun de son côté, de mettre tout simplement, un trait sur l’autre. Décidément, la négritude et l’arabité ne voulaient pas faire bon ménage.
Avant la discrimination positive, actuellement à la mode, nous avions, forts de notre ingéniosité malicieuse, expérimenté la ségrégation absolue. Fort heureusement, elle n’a pas pu s’encastrer comme système de valeurs ni de gouvernement. Du colonisateur dont le départ, à mon avis atypique, devait faire partie des objectifs de l’actuel millénaire, nous avions hérité d’une seule institution structurée, fonctionnelle et viable : la Miferma (mines de fer de Mauritanie). 
De nos jours, la Snim (société nationale industrielle et minière), héritière de la Miferma(nationalisée au début des années 70 du siècle dernier), et l’armée nationale – qui est le produit de la regrettable et malheureuse guerre du Sahara – sont les deux structures organisées qui, à elles seules, ressemblent à des entités étatiques. Le reste, comme l’avait avoué l’un des dirigeants du pays, marche comme par hasard. C’est, peut-être, la légendaire Baraka.
Ce sont ces deux entités qui jusqu’à présent continuent à constituer l’ossature de ce que nous avons comme Etat. La Snim pour l’économie, même si, depuis 2005, elle a commencé à être de plus en plus politisée. Ce changement de type de management, jusqu’alors réservé aux seuls technocrates, n’augure pas d’une amélioration de ses performances. La politique,  second pilier, est l’apanage de la grande  muette qui, quand elle ne parle pas, trouve toujours le moyen ou une raison de faire parler d’elle. En effet, ce qui allait devenir l’institution militaire, s’est imposé, de fait comme directoire du pays.
Depuis qu’elle a pris le pouvoir en 1978 l’armée, qui s’était arrogé la qualité de« dépositaire en dernier recours de la légitimité nationale », ne l’a jamais quitté, en réalité. Après une longue et douloureuse période de déchirements claniques marqués par les clivages idéologiques, les sensibilités régionales et/ou tribales, les particularismes ethniques, et les ambitions égoïstes des officiers supérieurs, le pouvoir allait connaître une certaine stabilité à partir de 1984.
Mais c’est en 1986 qu’on va amorcer la feinte d’un système dichotomique et théâtral pour faire croire au peuple, réceptif à tout ce que ses notabilités décident de lui ingurgiter, que nous changions de système politique. Et cela pour nous adapter aux exigences du temps présent, et nous préparer aux contingences de l’avenir. Ce qui ne pouvait être avoué, c’est que nous ne faisions que nous plier, simplement d’apparence, à des conditionnalités dont était tributaire notre quotidien : l’aide.
Notre marge de manœuvre, il faut l’avouer, était réduite, devant l’exigence de François Mitterrand dans son célèbre discours prononcé à La Baule. Il avait fait de la démocratisation une condition nécessaire – mais pas suffisante – pour bénéficier de ce qu’on appelait à l’époque l’aide, et qui, de manière assez pudique, est devenue de nos jours, le partenariat au développement.
François Mitterrand n’était pas homme à confondre démocratie et démocratisation. Il n’était pas non plus inculte pour ignorer que nous n’étions pas du tout de nature démocrate, et que nous n’avions aucune prédisposition à le devenir un jour. Notre culture est tout simplement réfractaire à cet ensemble de valeurs que l’Occident essaie, à grands frais, mais sans grande conviction ni brillant succès, d’universaliser. Ils nous connaissent, quand même, ceux-là. Surtout le pays de « Miteux », comme se plaisait à l’appeler le célèbre et brillant humoristefrançais Thierry Le Luron.
Le militaire alors au pouvoir, avait bien saisi le message, compris l’enjeu, et joué le jeu de façon parfaitement subtile. Il savait mieux que les Occidentaux, notre incapacité, de par même notre Génome, à nous muer en démocrates. Mais il savait aussi bien que nos anciens et continuels maîtres, notre capacité de métamorphose circonstancielle qui ferait blêmir une longue lignée de caméléons arrogants.
Dans une entente tacite, nous avons laissé aux Occidentaux leur démocratie qu’ils sont les seuls à assimiler, et ils nous ont imposé d’amorcer un processus de démocratisation qui ne devait point prendre fin. Notre démocratie devait se limiter aux élections, tandis que chez eux, la démocratie est une pratique, une culture, un état d’esprit, bref, un package de valeurs immuables et indissociables.
Cet arrangement non écrit, comme les Constitutions du Royaume-Uni et de l’Etat d’Israël, prévoyait qu’ils envoient toujours des observateurs pour surveiller nos votations, et en échange, nous ignorons leurs élections. Qu’ils en fassent ce qu’ils veulent, surtout qu’ils ont cette fâcheuse habitude, de se congratuler dès la sortie des premières fourchettes de résultats, rien que sur la base des sondages à la sortie des urnes. Celui-là pour reconnaître sa défaite et féliciter l’élu, ce dernier pour s’engager à servir, sans distinction aucune, tous les citoyens. Peu importe qu’ils aient voté pour lui ou non.

Démocratie Dictature

Nous, nous avons instauré d’autres us et coutumes dans ce domaine. Au lieu des accolades, nous commençons à nous donner des coups de poing, nous livrer aux scènes de pillages, au maintien de l’ordre, aux arrestations et procès expéditifs pour remettre les mécontents à leur véritable place : le néant. Pour la simple et logique raison que notre gagnant est rarement notre vainqueur. Chez nous, le gagnant a tout, et le vaincu perd tout. Il n y a pas de place, dans nos Républiques pour les perdants, et les faibles. Pour les Occidentaux, ce sont nos « affaires intérieures » et ils ne peuvent pas y interférer. Ce n’est pas de nature à les déranger, car ils acceptent toujours, quant à eux, le droit à la différence. Même celui entre le vainqueur et le gagnant.
Aussi, leurs observateurs sont tout à fait sympathiques. Sauf cas de force majeure, ils viennent toujours chez nous avec leurs conclusions : « Les bureaux de vote ont été ouverts à l’heure, on ne sait pas s’ils le sont toujours, mais le matériel y était déposé, l’usage qui en a été fait est difficilement  vérifiable. Quelques irrégularités, sans gravité, ni méchanceté, et qui ne peuvent, en aucun cas, mettre en doute le résultat du suffrage universel très direct ».
Par loyauté envers nos « partenaires », nous leur fournissons un alibi à faire valoir auprès de leurs contribuables, nous avons dénommé notre « chose », de façon géniale, le processus démocratique. Notre choix, prémédité, n’était pas innocent. Chez nous, un processus, c’est comme un projet.
Ça ne se termine jamais un projet chez nous ou un processus. La preuve en est, qu’au bout de près d’une vingtaine d’années dudit processus, nous avons clamé haut et fort que nous étions, depuis le début sous une dictature impitoyable. La versatilité fait partie de notre nouvelle/ancienne échelle des valeurs. Plusieurs communiqués, pas nécessairement bien numérotés, et le processus reprend à zéro. Une nouvelle transition qui nous fait transiter vers la case départ et, comme au célèbre Monopoly, sans gagner quoi que ce soit.
C’est ça pour nous la démocratisation : les élections, rien que les élections, toujours les élections. Si quelqu’un nous parle de l’Etat de droit, de la justice, des droits de l’homme, nous rétorquons que notre peuple n’est pas mûr, et que nous sommes en train de sensibiliser les couches les plus démunies, en adoptant l’approche genre (ils sont combien maintenant ?), et en privilégiant la ségrégation systématique, et bla..bla. Voilà un discours cohérent, qui inspire confiance, et grâce auquel, après chaque mouvement de « redressement », de « salut »«rectificatif », ou « changement positif ou constructif », nous ne risquons qu’une simple, indolore et éphémère suspension des instances de l’UA (Union africaine) et de l’OIF(Organisation internationale de la francophonie). Ce n’est, finalement, pas la fin du monde une suspension de ces organisations, que d’aucuns considèrent comme inutiles.
Exactement comme avaient réagi Messieurs Louis Michel à la suite de la prise de pouvoir à Bangui par la Seleka, et Edem Kodjo à l’occasion des élections au Kenya. Le premier, dans sa prose, a pratiquement aligné des quatrains en parlant de l’équipe qui a conquis le pouvoir par les armes, et le second a décrit comment étaient les bureaux de vote, les isoloirs, les bulletins, etc… Pour lui, s’était suffisant pour nous rassurer. Comme si l’important n’était pas la régularité des scrutins, mais tout simplement « la logistique » des élections.
Notre processus peut reprendre et se poursuivre, éternellement. Changement, suspension, régularisation par processus, puis, à nouveau Changement. C’est toujours l’armée qui enclenche la réanimation du processus de démocratisation : son euthanasie. Elle en est le moteur, le régulateur, mais aussi le frein. Celui qui parle de la volonté populaire, se moque de tous.  La dernière invention du général Egyptien Al-Sissi, fera ‘’jurisprudence’’ : la légitimité de la rue.
Si en Occident,  ils ont une société civile, ici c’est la société militaire qui est prépondérante. Chez eux l’opinion publique compte, alors que chez nous, il n y a pour « opinion » qu’un  journal du même nom. La réalité est qu’ici, la légitimité du pouvoir n’a pas pour source le peuple à travers la Constitution, mais le centre de gravité du pouvoir militaire. Le pouvoir a perdu sa « civilité » depuis la chute du Père de l’indépendance de la nation mauritanienne,  feu Mokhtar Ould Daddah.
Il est vrai que les civils n’ont pas pu constituer une alternative crédible et fiable. Par opportunisme, égoïsme, arrivisme et amateurisme, les politiciens de chez nous n’ont pu développer des programmes susceptibles de les rendre fréquentables, convaincants et dignes de confiance aux yeux des populations. Je doute fort qu’ils puissent y arriver de notre vivant. C’est pourquoi on continue à vivre une chimère. Chaque dirigeant qui arrive, nous dit qu’il vient nous délivrer. Qu’avec lui, on est devenu mieux qu’avant. On ne nous compare toujours au passé, mais jamais à ce que nous souhaitons devenir. On se contente de nous consoler en nous disant que nous sommes mieux que tous les pays voisins. Même si cette assertion gagnerait à être prouvée, j’aurais préféré que mon pays soit le dernier des meilleurs, au lieu de se vanter comme un paon d’être le meilleur des médiocres.
A la place du million de poètes, nous pouvons maintenant être qualifiés du pays au million de chefs politiques. Il ne reste personne pour faire ‘l’Etat’. Mais il est évident qu’on ne vit pas que de politique. On a aussi besoin de technocrates, pas que de « poli-techniciens » qui n’ont pas fait Polytechnique, mais s’évertuent à adapter le technique au bon vouloir du politique. C’est la meilleure façon de gâcher le technique, et de biaiser le politique.
Par réalisme, nous devons avoir le courage d’adopter des choix adaptés à nos réalités et conformes à nos besoins. Si nous ne pouvons réussir une démocratie, telle que décrite par Abraham Lincoln (16e président des Etats-Unis de 1860 à 1865), « la démocratie est le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », inventons des formes viables, et conformes à nos réalités socioculturelles. M. Romano Prodi  n’a-t-il pas déclaré tout dernièrement, que les modèles copiés sur l’Occident n’étaient pas adaptés aux réalités africaines ? Les « partenaires » au développement n’y verront pas d’inconvénients. Ils ont pris l’habitude de s’accommoder de nous accompagner sur la voie que nos élites ont choisie : nous mener inexorablement vers le sous-développement.

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