En Inde, une page est tournée

Les élections législatives ont eu lieu en Inde du 7 avril au 12 mai 2014, afin d’élire pour cinq ans la 16 ème législature de la Lok Sabha, la chambre basse du Parlement indien. Le corps électoral comptait plus de 814 millions d’électeurs, ce qui en fait les plus importantes élections démocratiques jamais organisées. Avec 551 millions de votants, le taux de participation a atteint 66,38 %, soit le plus élevé depuis l’Indépendance de l’Inde.

Avec l’annonce des résultats, vendredi 16 mai, le safran, la couleur fétiche des nationalistes hindous, flotte bel et bien désormais sur l’Inde, cette grande démocratie, et pays géant de l’Asie peuplé de 1,2 milliard d’habitants. Ainsi, cette puissance émergente dont le poids sur les affaires du monde est voué à s’accroître, voit M. Narenda Modi, 63 ans, la tête d’affiche du Bharatiya Janata Party (BJP) – Parti du peuple indien – en devenir le premier ministre, après avoir obtenu la majorité absolu au parlement.  

Selon les premières indications, le BJP remporterait la majorité des 543 sièges de la Lok Sabha (Chambre du peuple), tandis que le Parti du Congrès de la dynastie Nehru-Gandhi, au pouvoir depuis 2004, semble avoir subi la plus cuisante défaite de son histoire.

Le score ainsi obtenu par le BJP est de loin supérieur aux prévisions de la plupart des analystes, et dépasserait largement les attentes du parti lui-même. Les observateurs soulignent l’incidence du rôle joué par la dynamique induite par le charisme personnel de M. Modi.

L’inde bascule ainsi à droite, et ouvre en même temps une nouvelle page de son histoire. L’arrivée au pouvoir à New Delhi d’une personnalité aussi controversée que M. Modi, soulève en Inde autant d’espoirs que de craintes. A ceux qui voient en lui un manager de choc, reproduisant à l’échelle nationale les performances économiques enregistrées au Gujerat, dont il était le premier ministre, s’oppose le camp des sceptiques inquiets de son style autocratique et de son passé dans les rangs de la droite hindoue radicale.

En effet, la réputation du nouvel homme fort de New Delhi, a toujours été entachée par les pogroms anti-musulmans de 2002 dans son Etat du Gujerat.  Au cours de sa campagne -peut-être pour rassurer- M. Modi n’aurait pourtant jamais rien dit d’incendiaire au fil des semaines qui ont précédé le scrutin législatif. Rien, en tout cas, qui puisse ruiner le lent et méticuleux travail de reconstruction de son image depuis les fameuses émeutes de 2002. Cette image d’« un marchand de morts », Comme l’avait stigmatisé Sonia Gandhi, la présidente du Parti du Congrès.

Les capacités de communication exceptionnelles du nouveau patron de l’Inde, ont été relevées, au cours de ses discours de campagne, où il a su galvaniser les foules de ses supporters, en conciliant habilement  les non-dits, les messages implicites, rendant la lecture de ses déclarations suffisamment éloquentes, autant par ce que son verbe proclame, que par ce qu’il induit ou ce qu’il tait. « La langue de M. Modi est à la fois explicite et codée, finement cryptée, émettrice de signaux ou de connivences dont son public se délectera mais sans pour autant l’exposer à la sentence de la critique ».

M. Modi admet certes qu’il est un « nationaliste hindou », mais il se garde bien de toute imprécation agressive à l’égard des minorités religieuses, musulmane ou chrétienne.

La plupart des journaux applaudissent cette victoire historique. Le premier quotidien du pays, The Times of India, explique que le parti de droite a épaté sur quatre points :

(i)           sa popularité a d’abord dépassé ses fiefs électoraux hindouistes ;

(ii)          il a cassé les divisions fédérales de l’Inde ;

(iii)         il a su écraser l’ascension annoncée des partis régionaux ;

(iv)         et réussi à forger des alliances malgré le passé sulfureux candidat ;

Le journal analyse cette victoire comme la conquête plus générale de la caste des commerçants, les Banyas, à laquelle appartient le nouveau Premier ministre, le signe d’une rupture des lignes traditionnelles ainsi que de la valorisation de l’enrichissement personnel dans la nouvelle société indienne.

Un changement qui réjouit le quotidien économique Mint, qui voit le succès de cet homme de famille modeste du Gujarat comme l’incarnation du rêve indien, de la réussite individuelle et de l’ambition.

Le journal de gauche The Hindu rappelle cependant que l’ombre des pogroms anti-musulmans de 2002 continue à planer sur le dirigeant hindouiste. Et lui demande de préserver l’idée pluraliste de l’Inde et ne pas céder aux extrémistes de son parti qui voudraient opprimer davantage les minorités.

Sur le plan économique, les milieux d’affaires doivent l’attendre sur les mesures qu’ils mettraient en œuvre pour relancer la machine de l’économie, et booster sa croissance considérée  au ralenti. Au niveau social, il n’a pas intérêt, au risque d’essuyer un vote-sanction aux futures échéances, de décevoir les attentes des classes défavorisées qui espèrent voir leur quotidien s’améliorer.

L’arrivée de la droite (BJP) au pouvoir en Inde, devrait aussi provoquer un recadrage de la relation entre ce pays et ses deux principaux voisins – le Pakistan et la Chine – dans le sens d’une plus grande affirmation nationaliste, teintée toutefois de pragmatisme.

C’est avec le Pakistan que les choses sont les plus sensibles. En effet, les rapports tumultueux entre les deux pays sont depuis leur indépendance en 1947, ont été marqués par pas moins de trois guerres, entre autres sur la question du partage de la région du Cachemire. Sur ce dernier sujet, le chef du BJP, et nouvel homme fort de l’Inde, s’est jusqu’ici montré plutôt intraitable. Mais le gouvernement pakistanais semble prêt à laisser la chance au nouveau venu. La preuve en est que le Premier ministre pakistanais, Nawaz Sharif, a appelé le chef du BJP, Narendra Modi, pour le féliciter dès sa victoire.

Les plus optimistes des observateurs croient d’ailleurs que le pragmatisme du nouveau Premier ministre indien, sur les questions économiques notamment, pourrait favoriser le dialogue. Mais ils sont nombreux aussi dans la République islamique du Pakistan à craindre que l’arrivée du nationaliste hindou à la tête du gouvernement à New Delhi ne soit plutôt de mauvais augure. Pour bon nombre d’entre eux, le nom de Narendra Modi rappelle les tristes événements de 2002 dans l’Etat indien du Gujarat, quand mille à deux mille personnes avaient été tuées dans des violences contre la minorité musulmane. À l’époque, le chef du BJP dirigeait cet Etat, et plusieurs le soupçonnent d’avoir encouragé ces émeutes contre leurs coreligionnaires.

Au niveau des chancelleries occidentales, un sentiment de gêne est prévisible. En effet, Il y a deux ans à peine, avant que l’hypothèse de son arrivée au pouvoir ne gagne en crédibilité, M. Modi était une sorte de paria chez les Européens comme chez les Américains. Le triste souvenir des émeutes de 2002 (entre 1 000 et 2 000 morts) dans son Etat du Gujarat n’en finissait pas d’entacher son image. Les ambassadeurs de l’Union européenne en poste à New Delhi le boudaient – bien que leurs entreprises investissaient au Gujarat – en vertu d’une décision collective non écrite.

Quant aux Américains, c’était très explicite : M. Modi était tout simplement persona non grata sur le sol américain. En 2005, l’administration Bush prit une double initiative : non seulement elle lui refusa l’octroi d’un visa diplomatique – qu’il avait sollicité en sa qualité de chef de l’exécutif (chief minister) du Gujerat –, mais elle annula le visa « tourisme-affaires » (B1/B2 visa) de dix ans dont il était détenteur depuis 1998, et ce en vertu d’une clause de la loi Immigration and Nationality Act.

Gêne ou inconvenance, le pragmatisme implique que nul ne peut s’autoriser à bouder le nouveau dirigeant de ce poids lourd d’Asie du Sud, économie émergente, second géant  démographique mondial, et puissance nucléaire impliquée dans une relation triangulaire stratégique compliquée avec la Chine et le Pakistan, ses deux voisins.

En basculant à droite, l’Inde n’a pas seulement ouvert une page nouvelle, mais elle en a aussi tourné une autre, à plus d’un titre, emblématique. Les héritiers de la « dynastie » Nehru-Ghandi, organisés au sein du parti du Congrès, viennent d’être éconduits. Formulons le vœu ardent que l’esprit du Mahatma (la grande âme), originaire, lui aussi, du Gujarat, puisse continuer à habiter le subliminal des indiens, pour assagir, à la fois, leurs réflexions et leurs actes.