Et s’il ne restait que le Franglais ?

De nos jours, je ne sais pourquoi, il m’arrive souvent de faire des rêves. L’un de ces rêves m’a donné une rarissime occasion de passer des moments dans les arcanes de l’autre monde. Ce passage à la fois chimérique et fulgurant, m’a permis de constater, tout surpris, une ambiance, globalement festive, chez certains érudits et exégètes qui nous ont quittés pour l’éternité.

Certains de ces immortels, notamment des Français et des Francophones, tels que Molière, Victor Hugo, Rabelais, Léopold Sédar SenghorAimé Césaire et autres icônes de la culture, du savoir et du valoir, jubilaient. Pourtant, certains d’entre eux,  avaient du mal à dissimuler les difficultés qu’ils rencontraient pour concilier entre le summum de leur extase et l’ampleur de leur stupéfaction.

Leur grande satisfaction avait pour source, le fait singulier, qu’en 2014, ils découvraient qu’au sein de cet « espace » dit Francophone, il existait encore un résidu de cette espèce de personnes brillantissimes qu’on croyait avoir définitivement disparu avec les dinosaures, les Gargantua, les  Aoudaguost et autre Pompéi  sous les cendres de Vésuve.

Ce qui semblait le plus plaire aux immortels, c’est la capacité qu’ont certains de nos rarissimes intellectuels, pour des répliques percutantes, avec un style électrocutant, sans être désobligeant, incisif sans être vindicatif, instructif sans être correctif. Mais, et c’est surtout le fait le plus marquant, il y a cette aptitude à maniller avec maîtrise, et distiller avec dextérité et raffinement, la ponctuation qui, sans laquelle, et les gens peu averties l’ignorent, il n’y a pas de Français. J’allais dire, de bon Français, mais ce qui n’est pas bon ne pouvait être Français.

La stupéfaction, quant à elle, était motivée par la tournure déroutante que commençait à prendre cet « espace » Francophone qui, après leur départ de notre « si » bas monde, a été confié à une organisation internationale pour y favoriser à tous ceux qui en auraient la vocation ou le désir, les possibilités de maîtriser la langue de Voltaire avec finesse et magnificence. Bref, utiliser le « Français de France », et non le français approximatif « local », qui peut aussi être qualifié de « français en France ».

Ils avaient raison d’être inquiets, les immortels. Ils ne comprenaient pas, pourquoi les intellectuels de bon acabit et de bon gabarit, ne sont pas légion. L’une des raisons, outre le désintéressement général au culturel au profit du matériel, se trouve dans les flagrantes lacunes de nos systèmes éducatifs. L’autre, insoupçonnable, est que la France, berceau de la Francophonie, bouillon de culture, pépinière de talents, terre des droits de l’homme, d’accueil et d’asile, a été transformée en une forteresse où, les français se sont barricadés, chez eux. On croyait que chez eux, va être chez nous, comme ils ont toujours été, chez nous, tout à fait chez eux.

Ils nous ont rendus otages de leur langue, en ce sens qu’elle est notre contact quasi-exclusif avec la modernité, et ils se sont murés dans leur bunker hexagonal.

Circonstance aggravante, invraisemblable, mais vraie : les Français ont pris l’option, apparemment  irréversible, d’adopter l’Anglais.

Nous sommes tout à fait en retard, chers francophones. Les français ont coopté l’anglais, et nous cantonnent, nous, dans une francophonie, à laquelle ils ne croient plus, et dans laquelle ils ne s’épanouissent point. Une francophonie qui nous confine, nous, dans un conglomérat d’écritures de nul attrait, et une prose qui n’intéresserait plus le piètre virtuose.

Il est clair qu’il n y a pas de francophonie sans la langue française, et  qu’il n’y a pas de langue française sans la France. Comme le dit éloquemment Amin Maalouf, les français ne sont pas francophones. Ils sont français tout court. Cela peut paraître paradoxal, mais c’est peut-être la raison pour laquelle France tourne le dos, et change de langue. Le changement de cap est clair : la France a décidé de décourager les anciennes versions de francophones, dépassées et saugrenues, pour faire émerger de nouveaux francophones. C’est une réalité avec laquelle il faut, désormais, composer.

 Les francophones désuets

Leur malicieuse parade m’a toujours échappé. Tant mieux. J’ai continué à tenir en haute estime la France du Général, à vibrer sous l’effet de l’irrésistible symphonie de ses mots, à me délecter de son incommensurable et belle culture, à m’inspirer de son savoir et son savoir-vivre, et je n’étais pas insensible, en cas d’opportunité de l’écouter, à la marseillaise.

Pour dire vrai, peu de choses me prédestinaient, pourtant, à cet état d’esprit. Je suis issu d’une famille maure modérément conservatrice, et j’ai suivi un cursus d’arabisation précédé d’une initiation au Coran, conformément à la tradition. J’ai subi, comme bon nombre de mes compatriotes les affres d’une arabisation bêtement décrétée. Ceux qui avaient vocation à être arabophones, n’avaient pas besoin qu’on les y obligeât, et ceux qui n’avaient pas des prédispositions à subir cette réforme, en ont injustement pâti. Mais, je trouvais que ma vocation était différente des choix qu’on voulait m’imposer. En conséquence, j’ai tenu, contre vent et marées, à garder de « bons rapports » avec la langue française, et à pouvoir communiquer, à travers elle, avec ceux, nombreux dans le monde, qui l’utilisent et l’aiment.

Mes espoirs ont été déçus et, je l’avoue, ma surprise a été énorme, en raison d’une expérience personnelle, que je relate ici dans l’unique objectif d’étayer mes propos, et prouver que la France nous abandonnait ; on dit aussi, que la meilleure expérience est celle qu’on a vécu soi-même.

A quoi ça sert, la francophonie ?

Moi, le francophile, le franco-fou, j’ai été un jour de juillet 2013, fou furieux contre la France. En effet, après plus d’un mois d’attente, la fourniture de tous les justificatifs sollicités, les services de l’Ambassade de France à Nouakchott, venaient de m’assommer avec le refus catégorique de Visa d’entrée pour mon Fils. Je lui avais trouvé une famille d’accueil et d’hébergement à Bordeaux, avec des cours intensifs en Français auprès de l’alliance Françaises Bordeaux Aquitaine. Ça devait durer, tout simplement, deux « très » courtes semaines.

Je suis revenu à la charge à deux reprises, dans l’espoir de voir les fonctionnaires du service des visas, avoir un meilleur discernement. A chaque fois, on me faisait payer des frais d’un visa que je n’obtiendrai jamais. Rien à faire, c’est toujours la fin de non-recevoir.

Ils avaient motivé le rejet par deux choses : (i) objet non convaincant ; (ii) documents d’hébergement non fiables.

Perfectionner son français, à la charge de sa famille, pendant deux semaines en France, après son B2, n’est pas convaincant ? Vivre avec une famille française, pour être dans l’obligation d’utiliser « son français », et s’inspirer du mode de vie et du savoir-vivre en France, n’est pas, lui aussi, convaincant ? Soyons sérieux ! Quant aux documents, si je les ai falsifiés, on devait me poursuivre pour faux et usage de faux, n’est-ce pas ? Pour liquider son chien, on sait quel diagnostic certifier. Mais pour ça, je fais confiance à Brigitte Bardot.

Mon objectif à moi, était de servir la francophonie, en permettant à mon fils de s’ancrer davantage dans le « paradis promis» de la francophonie. Surtout, qu’il puisse, comme son père, apprécier, aimer, et ‘’déguster la saveur’’ et vibrer avec l’intonation des mots de la langue française. Je voulais, tout simplement, améliorer son niveau dans la langue de Molière. Son rêve à lui, était de voir la Tour Eiffel, le Trocadéro, l’Arc de Triomphe, la Bastille, la Défense, le centre Georges Pompidou, Montparnasse.. : la France que  je lui ai tant vantée.

Bref, la France dans sa modernité, sans oublier sa glorieuse et riche dimension historique de diversité, voire d’universalité. Notre espoir à deux, était de faire notre entrée, sans effraction, dans l’histoire, par la fenêtre, apparemment exigüe, de la Francophonie.

Mon objectif a été démoli, et son rêve, à lui, a été brisé, fracassé. Il en est resté blafard. S’il a voulu montrer qu’il était un homme, et qu’il encaissait, il ne m’a échappé, en père, que ses yeux étaient plus humides que d’habitude : c’était sa façon de sangloter dignement. Dans mon pays, vers lequel je devais me rabattre, il n y a pas d’assistance psychologique. Il n y a que les djinns, les farfadets, et les feu follets. Heureusement, il s’est consolé, résigné, mais la blessure a été profonde, et la cicatrice durable.

Il ne voulait pas aller en France pour chercher la bouffe. Le regretté, génial, et généreux Coluche nous avait bien rassurés que, chez eux ils mangeaient pour nous. Nous n’avons qu’à rester chez nous pour nous sentir rassasiés.

Nous n’avions aucune intention d’y résider en clandestins, parce que Jean Marie Le Pen nous avait appris, qu’en France, ils nous aimaient bien, mais uniquement chez nous.

aimer la langue de molière

Amour du français

Devant le visage blême et les yeux hagards de mon fils, si je pouvais détester la France, j’aurai commencé ce jour-là. Mais la haine n’a pas de place dans mon cœur. Je veux transmettre les mêmes reflexes à ma descendance : savoir pardonner. Par contre, la déception et l’amertume sont difficilement oubliables.

Mais, comme avait dit Michel Drucker du célèbre et brillant humoriste Thierry Leluron, et malgré le camouflet et la déception qui frise la dépression, on ne se fâche pas avec le talent. Et la France n’est pas que talent, c’est aussi le génie avec. Mais le talent et le génie, doivent pouvoir communiquer avec l’autre, s’adapter et s’adopter mutuellement.

Je vais tout simplement, et momentanément, transformer mon amour de la francophonie, en « franco folie » et franco euphorie ».

La francophobie ne peut pas être acceptée par mon échelle des valeurs.

Apparemment, on veut m’inciter, pour aller en France, à prendre une pirogue pour mon fis et moi, et finir, au mieux, en scrutant dans notre détresse les côtes italiennes. Non, ce n’est pas convenable. Je n’accepte pas non plus, qu’on me transformât en clando. Je me suis toujours assumé, et je fais toujours les choses sans détours, jamais en catimini.

Même si je peux avoir « la chance » d’échouer sur Lampedusa, et y rencontrer sa sainteté le Pape François avec l’opportunité de fustiger avec lui la mondialisation de l’indifférence, la globalisation de l’insouciance, et la généralisation de la médiocrité et de l’inconsistance, je ne le ferai pas.

Je reste chez moi tout en protestant paisiblement et sans fracas. Je vais militer, sans illusion, pour que l’OIF soit dissoute. Elle n’a pas sa raison d’être, avec ses objectifs affichés si, avec son espace énorme, elle est incapable de nous ouvrir pour quinze jours, l’espace exigu de SCHENGHEN pour y apprendre ou faire apprendre le français et la France. Vouloir perfectionner, vulgariser, ou partager la francophonie doit être, pour la France, le plus fiable des viatiques, avec ou sans visa.

L’anglicisation et les émergents

J’ai toujours été inquiet de l’utilisation excessive, voire abusive, de ce qu’on appelle les anglicismes. Dans ma compréhension simpliste des choses, ils étaient utilisés provisoirement, et transitoirement, jusqu’à ce que l’Académie Française puisse convenir des mots appropriés pour exprimer les mêmes sens ou significations. Comme elle l’avait fait pour essencerie, mot bien de chez nous, et qui s’est trouvé, un beau jour, incrusté dans le dictionnaire.

Apparemment, je n’avais rien compris. C’était une démarche délibérée pour faire entrer ce vocabulaire dans le quotidien des francophones pour les y habituer. C’était un tremplin pour l’anglicisation, après les anglicismes.

Voilà, les choses sont maintenant à découvert. La France, pour attirer les étudiants des pays émergents, va enseigner en anglais dans les universités françaises. Je n’invente rien, c’est officiel. Des intellectuels français, dont Bernard Pivot, pour lequel j’ai vu un débat télévisé et une interview, se dressent contre cette mesure qui menace la langue française et la francophonie.

Comme disait Vladimir Lénine « Prolétaires du Monde Unissez-vous ! », il va falloir que nous disions aujourd’hui, francophones des colonies, francophones désuets, francophones périmés, remuez-vous !

La France est en train de vous lâcher. Vous appartenez, pour elle, au passé. Il faut à la France de ce siècle, une ouverture sur les élites à venir des pays émergents. Nous, nous resterons un marché pour les détergents.

Cet objectif, comme je l’ai dit, n’est pas nouveau. Il se prépare depuis longtemps. Les anglicismes étaient le tremplin pour mener à ce stade. Si vous mesurez l’ampleur de l’invasion des mots anglais, vous pouvez parler aujourd’hui de Franglais.

J’ai eu, par la nature de mon travail, à côtoyer des experts pour la préparation, la réalisation, et la restitution d’études. La plupart des experts sont français (de nationalité), mais la terminologie utilisée vous met tout de suite dans un environnement anglo-saxon.

Ils doivent au début faire un briefing, et un débriefing, à des dates précises, parce qu’ils ont un deadline contraignant. Avant que les experts soient engagés pour l’étude, il faut qu’ils justifient d’un background probant. Pour éviter de longues réunions et perdre le temps, il faut se suffire de brainstorming. Il parait que cette expression veut dire, littéralement, remue-méninges. Vous avez soupçonné ça ? Ce genre de mots fait plutôt penser à une méningite. Pendant les différentes étapes, on peut échanger par Track change.

Il n’est pas exclu que le Team ait besoin d’un backstopping de la part de son siège. Pour leur Reporting, il doit soumettre un draft pour les premières observations, et attendre le Feedback. Pour renforcer les capacités locales, le team propose souvent du Training pour le personnel et du Coaching pour les Managers.

Où est notre français dans tout ça ? J’ai été parfois obligé, au risque d’indisposer les membres du Team, de leur poser la question : vous êtes bien français, vous ? Souvent, ils me répondaient qu’il n y avait plus de frontières ; Mais eux, apparemment, ils ne savent pas que pour aller perfectionner son français, en France, on est confronté à la réalité des frontières. Ils ont la chance, les experts, de pouvoir parler n’importe quoi, et n’importe comment, et ça devient une langue… d’experts. Ils sont, eux, des citoyens mondialisés. Nous, nous demeurons tropicalisés.

Depuis que j’ai pu concrétiser en octobre 2013, mon souhait de faire partie des Blogueurs, ma tâche, dans ce cadre n’a pas été simplifiée. Je passe mon temps entre les Widgets, les Plugins, les Iframes, et récemment j’ai dû m’efforcer d’apprendre comment faire, tenez-vous bien, un Digg Digg.  Je n’ai pas voulu vous donner des vertiges avec les Customisations, et  autres techniques. Je vais vous renvoyer, comme on me l’a fait, aux tutoriels.

Ma préoccupation, vous pouvez la comprendre maintenant. Si le français s’anglicisait, je vais devenir, tout bêtement analphabète. Et à mon âge, on ne peut plus se mettre à l’Espéranto, au Mandarin, à l’Afrikaner, ou au Haussa. Qu’on le veuille, ou non, nous sommes devenus franco-dépendants.

Françaises et français ! Soyez francs avec nous ! Si vous n’aimez plus votre langue, dites-le nous, et franchement. Nous, nous allons nous résigner à l’amère et dure réalité que vous avez gâché notre vie. Mais celles de nos enfants, si elle a plus de chances avec le Chinois, nous allons les y mettre. Ca ne sera pas aisé, mais il faut essayer. Vaut mieux tard, que jamais ! En plus, On prête à la Chine, contrairement à vous, l’objectif inavoué de conquérir notre continent. Ça sera notre émergence à nous !

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  1. […] j’étais inquiet pour la langue française. J’étais un soutien indéfectible –et le demeure- de Bernard Pivot dans la défense du français devant l’invasion, d’abord des anglicismes, […]

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