Ma Toussaint de musulman : mourir de mon vivant

tombes de musulmans en France

            Cimetière musulman

Le rituel consistant à rendre une visite périodique aux cimetières, notamment ceux où sont enterrés certains des nôtres qui ont quitté notre (très) bas monde, est bien ancré chez nous. C’est notre manière de célébrer, en continu, une Toussant à nous. Pourtant, ces derniers temps, l’unanimité autour de ce sujet, comme sur bien d’autres, commence à se fissurer profondément.

En effet, les courants de pensée islamique ‘’émergents’’, notamment les «Salafistes », tiennent à imposer un anonymat sourd et muet à tout humain dès que son âme rejoint l’au-delà. Un ensevelissement à la sauve qui peut, et aussitôt  »enfoui », déjà oublié.

Aucun adressage, aucune distinction de tombeau, à fortiori la construction de mausolées. Moins encore, toute visite de recueillement et /ou d’imploration. Ils considèrent comme hérésie, ces comportements, même auprès du tombeau du Prophète paix et salut sur lui.

L’autre tendance, encore majoritaire chez nous, défend avec grande conviction, que ces visites et autres marques de distinctions et de respect, en plus des prières, sont profitables non seulement aux esprits des défunts, mais sont aussi source de bonheur et d’accomplissement des souhaits des visiteurs.

Des deux côtés, on peut dire qu’il y a des excès déplorables. Du premier, on ne peut qu’être interloqué par la virulence des propos et la violence des actes. Ceux du nord Mali en 2012 sont, à ce propos, suffisamment éloquents.

Le second, quant à lui, commence à avoir des comportements de plus en plus fétichistes. Au cours d’une visite de cimetières, que je compte détailler plus loin, j’ai entendu une dame dire au « visité » « j’espère que rien ne te manque. Si tu as des besoins, il faut nous faire signe. Surtout je prie Allah le tout puissant, de te protéger contre les maladies de cette ère de fin du monde (Akhirou Zamane)».

De quoi pourrait-il avoir besoin, si ce n’est de prières pour que son âme repose en paix, que le tout puissant veuille absoudre tous ses péchés et que ses actes de dévotion soient gratifiés ? Quelle maladie, contagieuse, cancérigène, ou d’insuffisance métabolique pourrait-il encore craindre là où il est? C’est un excès qui m’a poussé à qualifier certains comportements, dans ce domaine, d’apparentés à l’animisme.

Ces dernières pratiques, font partie des rares choses les mieux partagées de nos jours entre nos différentes communautés. Si la communauté afro-mauritanienne paraissait excessive dans les comportements en période de deuil (pleurs en cascades, cris stridents, larmes à flots, voyages sur de longues distances, condoléances interminables (jusqu’à une année après le décès)), les mauritano-arabo-berbères avaient l’habitude de réduire à sa plus simple expression tout le processus, du décès à la distribution de l’héritage, en passant par l’enterrement et les condoléances.

Ces dernières étaient limitées dans le temps et dans l’espace. Le temps était plafonné à trois jours, et l’espace était réduit à la localité où l’individu a rendu l’âme et/ou celle de résidence de sa famille, et exclusivement pour ceux qui s’y trouvent.

Abordant une fois ce sujet avec un ami Halpulaar dénommé Alassane, lui qui connait si bien, et dans leur complémentaire diversité, les subtilités et raffinements de nos us et coutumes, il me répondit sans hésiter : « les maures sont très forts ; contrairement à nous, ils banalisent la mort ». 

Je lui avais rétorqué, tout en reconnaissant que son assertion se conjuguait bien à l’imparfait : « aujourd’hui, mon cher ami nous avons évolué vers une dichotomie déroutante. Nous banalisons les morts, au lieu de la mort. En même temps, nous voulons croire qu’ils constituent pour nous un tremplin incontournable pour le salut ».

Cet état de fait et d’esprit a été subitement accentué chez moi lorsque, l’un de ces derniers vendredi, j’ai eu à visiter les trois grands cimetières de Nouakchott. Depuis cette visite, je les ai appelés, « les enterroirs ». Si j’ai inventé cette appellation, c’est que j’ai été frappé par le spectacle, pour le moins choquant, qui se présentait à moi, en ces lieux de sépultures, eux aussi ‘’précaires’’, comme le furent ‘’jadis’’, les quartiers ‘’périphériques’’ de notre éternellement jeune capitale (seulement 55 ans).

C’est ce choc qui m’a fait penser à la réflexion géniale du célèbre et généreux humoriste Français Coluche. Il souhaitait qu’il lui soit permis de mourir de son vivant. C’est de là que  j’ai ‘’piqué’’ le titre.

Nous banalisons la mort, mais elle ne nous inspire point d’ironie. C’est tout simplement la réflexion du fondateur des « Restos du cœur » qui m’a fait comprendre l’intérêt d’un tel souhait s’il pouvait être exhaucé.

Moi, mort de mon vivant, je vais m’assurer que je vais être mis à la morgue, au lieu d’y être balancé.

Mort de mon vivant, je choisirai qui va (vont) s’occuper de ma toilette mortuaire. En même temps je procéderai à l’achat, sur fonds propre, de mon linceul. C’est un privilège énorme d’avoir à amener avec soi, vers le monde post mortuaire, une infime partie de ses biens matériels.

Mort de mon vivant, je préviendrai mes amis, qui sont loin d’être légion. L’un d’eux devra avoir une camionnette pour transporter ma dépouille. Par amitié, il conduira lentement, évitera les nids de poules et les crevasses pour ne pas faire trop de secousses. J’en ai fait le plein dans ma vie, les secousses ! En plus, le broussard que je suis, a toujours eu le mal de voyage (Meyde-Meyle). Si je dérange ainsi mes amis, ils en ont l’habitude. Ils en comprendront mieux, cette fois-ci au moins, les raisons. En l’absence totale sur toute l’étendue du territoire national de services de pompes funèbres, on ne peut que recourir aux « services camardes« .

Moi, mort de mon vivant, je veillerai à ce que mon endroit d’enterrement soit accessible à ceux, peu nombreux, mais chers, proches ou intimes, dont la mémoire continuera à emmagasiner que j’ai fait partie de leur vie ou y ai effectué un passage aussi fulgurant ou éphémère soit-il. Mes prédécesseurs à ‘’l’enterroir’’, tels que je les ai visités, sont placés pèle-mêle, et on ne peut se déplacer vers l’un d’eux sans avoir piétiné d’autres. On aurait pu faire un lotissement mortuaire pour mise en ordre de ces aires précaires de sépulture.

De petites allées, répertoriées, numérotées, avec sur chaque tombe, le numéro national d’enrôlement de chaque résident perpétuel. On enterre n’importe qui, n’importe où et n’importe commun.

Mort de mon vivant, je ferai tout pour me frayer une place au « cimetière » le plus proche, pour inciter tous les miens à me rendre visite le plus souvent. Même s’ils affichent complets, les cimetières auraient des places réservées aux VIP et, ceux qui, selon certaines sources, seraient prêts à payer à certaines familles, le prix pour une macabre ‘’Gazra’’. Comment peut-on appeler ça ? La discrimination funeste positive ?

J’allais oublier ! Mort de mon vivant, je vais me faire établir un certificat de décès. Un définitif  celui-là. Comme on m’oblige à renaître tous les trois mois – ce qui est la validité de l’extrait à 200 UM de l’état civil- je n’ai pas envie d’avoir, par similitude, à mourir plusieurs fois.

Mort de mon vivant, je vais avoir l’avantage de choisir la direction de ma Mecque à moi. Ma visite des ‘’enterroirs’’ m’a fait croire que ce peuple qui s’estime à 100 % musulman, taux que le département d’état américain  réduit à 99 %, a plusieurs Mecque. En effet, malgré les préceptes de notre sainte religion qui, on n’a pas besoin d’être un illustre théologien pour le savoir, décrivent, et de façon sans équivoque la position et l’orientation ultime de toute dépouille de musulman (e) dans sa dernière demeure. Dans nos ‘’enterroirs’’, on dirait que les tombes sont orientées selon les appartenances tribales, régionales, ethniques, ou politiques.

Moi, mort de mon vivant, je prendrai les dispositions pour que les condoléances soient présentées dans la discrétion et la sobriété. Tous les fastes auxquels donnent lieu, de nos jours, les cérémonies funéraires, ressemblent à s’y méprendre, aux pratiques animistes. Il parait que chez certaines communautés de notre cher continent, on devrait « bouffer » tout ce que le défunt possédait, avant de l’enterrer.

Moi, je veillerai, mort de mon vivant, à ce que les miens ne fassent guère de ma mort, ni un festin, ni, non plus, la fin du monde. Ils devraient ménager leurs moyens, pour leur tour qui, tôt ou tard, viendra un jour ou une nuit.

De ma situation exceptionnelle de mort de son vivant, je profiterai pour donner un appui aux services municipaux pour organiser ce secteur totalement délaissé. On a besoin d’une attention particulière de quelqu’un dans ce domaine. Pourquoi pas Le Président, lui qui en aurait pour tout ?

On ne peut aimer la vie, sans accepter la mort. La marge de manœuvre, dans ce domaine, est d’ailleurs inexistante. Ce n’était que grâce à l’imagination fertile de Coluche, que j’ai pu formuler ce souhait, et donner une description schématique de la situation d’anarchie que connaissent nos cimetières à la veille d’un long voyage programmé à l’étranger.

Je ne pense pas qu’on puisse espérer grand chose d’une nation dont les vivants n’accordent que peu de respect à leurs morts et aux lieux de sépulture. Je dis souvent, non sans méchanceté, que nos maures, que je connais le mieux, ne changeront qu’une seule fois et tous simplement d’orthographe (morts).

La mort est le terme naturel et incontournable de toute vie où tous les actes seront minutieusement comptabilisés. Après la mort, en musulmans, nous croyons à la résurrection. Le jugement d’alors sera le dernier. Ce jour-là, la liberté provisoire est abolie et les recours sont épuisés.

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