Testament d’un manifestant

A mon fils qui veut être Président,

Si tu lis cette lettre, c’est que la lâcheté a encore triomphé du courage, la violence de la liberté, la tyrannie de la démocratie et surtout les mots des actes. Quand je suis sorti ce matin, ce n’était pas pour aller déposer un nouveau CV.

Les employeurs ne recrutent plus sur l’unique base du mérite. Je ne suis pas non plus sorti pour me dérober à mes responsabilités. J’étais sorti pour rappeler au gouvernement que moi aussi je suis un citoyen, que j’ai le droit de vivre dans la dignité. Que tant que j’aurai des diplômes valides et aucun handicap physique m’empêchant de me nourrir à la sueur de mon front, je n’accepterai aucune aide déshumanisante fut-elle peinte sur un tableau d’aide sociale.

J’étais sorti pour dénoncer le copinage, la médiocratie, le règne des stupéfiants, l’inversement de la morale, l’attentat quotidien des valeurs et surtout la corruption qui commence à laisser une dette bien trop lourde pour tes frêles épaules.

Mon fils, j’ai lu dans tes yeux et j’ai compris combien tes rêves sont grands. J’ai observé tes mouvements et j’ai deviné le sens de tes prises de position future. J’ai entendu tes silences et j’ai senti le tourbillon de tes réflexions précoces. Tu as déjà beaucoup vécu, mais laisse-moi te donner quelques conseils que tu ne dois jamais te permettre d’oublier.

Tu es né sur une terre qui a produit de sublimes héros et leurs justes contraires. Le peuple ici, apparemment, beaucoup plus que ceux d’ailleurs, est émotif et capricieux. Il a souvent la regrettable habitude de préférer les promesses creuses des idiots, aux propositions bien pesées de ceux qui ont péniblement gravi les pentes raides du travail pour se hisser aux plus hauts sommets de la compétence. Ici, les grandes révolutions sont patricides. Voilà, pour être bref, les défis qui t’attendent.

Avant de vouloir être Président, apprends d’abord à être un citoyen modèle. Avant de prétendre connaître les autres et leurs aspirations, connais-toi toi-même et triomphe de ton ego. Ne te limite jamais à ta pointure et aux sentiers battus. Chausse les souliers des autres et parcours leurs chemins. Comprends pourquoi ils sont tombés, honore-les et relève-toi.

Mon fils, quand tu seras Président, rappelle-toi que tu redeviendras simple citoyen. Le monde est complexe et parfois violent, mais ne te prête jamais à la comédie animale de l’humanité, car il y aura toujours un retour de bâton. Méfie-toi des conseillers-renards et des amis parachutés. Et par-dessus tout, ne perds jamais ton cœur d’enfant !

Je sais que tu pleureras longtemps mon assassinat, mais je t’en prie, mon fils, à la vengeance de mon sang, préfère la concrétisation de mon rêve d’une société siamoise de la justice. Et garde en mémoire ces mots d’Eliphas Levi : « La foi est le levier d’Archimède, lorsqu’on a un point d’appui dans le ciel, on remue et on déplace la terre ».

Ton père qui t’aime !

Dr Valéry Moïse

De Haiti

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