Avr 21

Entre souvenirs et devenir

Kaédi, ma ville, pourquoi les gens ont cangé

Ville de Kaédi

Mon ami Cheikhna Gaouad, après une première sortie intitulée « Kaedi, ma ville, pourquoi les gens ont changé ?« , ne semble pas avoir suffisamment assouvi son irrésistible désir de partager avec nous les prouesses et délicatesses d’une enfance arc en ciel.

La Mauritanie qui nous est décrite par Cheikhna est aujourd’hui « Atlantide« . Lorsque j’avais évoqué avec lui le contenu dudit article, je me rappelle qu’il était particulièrement amer de constater que la jeunesse d’aujourd’hui ne connaissait rien à la Mauritanie, la vraie. C’est une Jeunesse-événements (de 1989) qui n’arrive pas à comprendre que Cheikhna était (et demeure) un Wagué ou un Sokhna et que Ngaidé ou Sow ne sont autre qu’un Debellahi. On avait envisagé, Cheikhna et moi, de faire un écrit commun à ce sujet pour amener ces jeunes à ouvrir les yeux et les oreilles. Regarder en face la vraie réalité et écouter la vérité réelle. Mettre le besoin de souvenirs au service des exigences du devenir. Obnubilé par sa remarquable volubilité, boosté  par son exceptionnel talent, impatient en raison de sa hargne à vouloir livrer ce qu’il ressent, mon ami Cheikhna a oublié notre projet commun. Je ne peux que le lui pardonner, connaissant la grandeur de son âme, l’honnêteté de ses actes et la sincérité de sa pensée. Il n-y-a pas de place, dans sa tête de génie, pour les arrières-pensées. Il a toujours une idée cocotte-minute. Il trouvera la bonne parade pour me consoler de cet oubli qui, je le sais, est tout sauf Freudien. Qui sait ? Demain, nous pourrons faire un livre où mon rôle se limitera, sans doute, à la saisie kilométrique, le savoir et le valoir de mon brillantissime intellectuel d’ami faisant le reste.

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« J’ai essayé de continuer sur ma lancée en écrivant sur un passé qui m’a passionné et qui continue de le faire. De cette ville qui m’a vu croître, je ne peux que laisser croître en moi ce sentiment d’amour, de nostalgie, et de regrets pour son devenir au moment où son avenir au cours de ces années devait être prometteur. Mais, hélas, que d’événements, de circonstances, de très mauvaises gestions d’un avenir qui aurait pu être radieux. J’ai essayé de rester dans ma logique descriptive et dans mon désir de ne pas importuner. C’est ma voie et je l’assume. Reprocher l’existence du mal être tout en ne parlant que du bien être.

C’est en me remémorant « Kaedi , ma ville pourquoi les gens ont changé« , que j’ai décidé de continuer sur la lancée sur laquelle je m’étais engagé en écrivant et en m’interrogeant sur les raisons qui ont fait que quelque chose a quand même changé dans mon Kaedi ou simplement pourquoi les gens ont changé. Je vais raconter un certain nombre de circonstances, de conditions et de gens qui sont pour moi une excellente raison d’écrire et une profonde motivation pour mes lamentations sur un passé merveilleux et une chance ratée de construire sur un socle suffisamment dur, un avenir qui aurait pu être à la fois solide, radieux et utile. Enfin!…….

Dans les années qui suivent notre arrivée à Kaedi et les amitiés tissées sans frontières sociales, culturelles et/ou ethniques, nous devions vivre des moments splendides. 

Imaginez que dans ce Kaédi-là, on était très souvent amené à ne penser qu’au bonheur, à nous amuser. Nous devrions nous retrouver dans les ruelles transformées en terrain de jeux. Jeux multiples. Multiples joueurs. Cela pouvait être du football, du zéro-li… Nous étions de véritables spécialistes du hittisme (longer les murs à toutes les heures de la journée) et quand il faisait très chaud on devait aller au Mayo (fleuve) malgré les remontrances et brimades dont on risquait d’être l’objet. 
Souvent, dans nos déplacements interdits, on devait rencontrer certains personnages particuliers qui ne nous avaient, sans doute pas dans le cœur.

Ces hommes et ces femmes, quoique d’une nature particulière, nous considéraient comme la terreur sur terre. Ils devaient sortir de leur gong à notre vue. Ils sont différents et leurs réactions variaient en fonction du niveau de cohérence de leur intelligence et de leur capacité de discernement. 

Que de fois nous les avions taquinés. Provoqués. Insultés. Jetés avec des pierres. Si je devais regretter quelque chose dans la vie, c’est bien de les avoir provoqués et malmenés. Je vais tenter tout simplement de les énumérer un à un et de leur donner post mortum ce auquel ils ont droit. 

Je retiendrai en priorité Hamet Wargué, Khalilou Guerté, la grande Marya et ses mains, Ali Dije, Douma Chery. Ah! Ce dernier étant fascinant mélomane danseur hors pair. Son pied droit, gangrené plusieurs années durant, a certainement été à l’origine d’une tragique mort. 

Ces êtres aux différents faciès n’en avaient après nous que parce que nous étions, envers eux, abominables, taquins et espiègles. 

Je vais parler de chacun d’entre eux en lui accordant le temps qu’il faut pour me justifier et m’excuser de tous les écarts et extravagances dont il a été l’objet de ma part et de celle de tous mes futés qui rivalisaient avec moi dans « le mérite » des qualificatifs que dessus. 

La bête noire des mômes de notre âge, était incontestablement Hamet Wargue, son nom Hamet étant le Sobriquet de tous les maures anonymes de la part de nos communautés noires du sud. A l’époque cet adjectif noir n’avait rien de dérangeant pour ces communautés, toutes les communautés maures ne trouvaient aucune gêne à s’exprimer avec une telle cette appellation qui, à l’époque, ne pouvait être perçue à consonance péjorative.  

Bref ! Moi je me situe au passé dans ces récits et je ne voudrais pas qu’on me dérange avec le présent que je hais dans sa plénitude, puisqu’il ne correspond en rien à cette idée que je me suis construite dans ma tête de la Mauritanie, plurielle certes, mais unique et unie. 
Je reviens donc, à celui qui occupa plusieurs années de notre temps, et préoccupé la plupart d’entre nous. Je veux dire le sieur Hamet Wargue

Ce surnom Wargue lui serait venu d’une histoire sordide qui devait lui faire perdre une quantité importante de thé (d’où le nom Wargue) dans des transactions commerciales mal négociées ou une quantité qui serait tombée dans le fleuve dans une traversée périlleuse et fatale. En tout cas, une péripétie qui a abouti à une fâcheuse situation où notre Hamet local devait devenir mentalement déséquilibré. 

Dans cette situation de faiblesse mentale, les enfants que nous étions, trouvaient l’occasion et la raison pour davantage le déséquilibrer. Les cris stridents qui, souvent, lui parvenaient de différents côtés, ne pouvait l’aider à retrouver la raison ; Au contraire, elles  devaient, de plus en plus, augmenter sa volonté et son acharnement à en découdre avec nous. Tous, participions à l’œuvre sordide. Qui recevaient des jets de pierres, qui en lançaient vers le bougre. Il devenait fou furieux. Celui qui était saisi par l’animal blessé dans sa chair, devait passer les plus désagréables moments de sa vie. Je me rappelle avoir subi deux fois sa colère lorsqu’il m’a saisi après être tombé à terre en trébuchant. A chaque fois, c’était toujours quelques minutes qui avaient duré comme une éternité. 

Quelques fois, d’autres maladroits devaient subir le même sort.
Le « costaud » Ablaye Wagué devait se rendre à l’évidence que son poids plume était, hélas triste réalité. Porté d’une main, tiré sur le terrain rocailleux et rouge, il ne devra son salut qu’à la force du groupe d’attaquer et de se rapprocher davantage du fauve. Les cris, les pierres, des morceaux de bois ramassés sous les arbres, étaient la grande artillerie que nous devions sortir. Le loup blessé ne s’en sortira que lorsqu’un ou plusieurs adultes, casques bleus de circonstances, essayaient de séparer les protagonistes. 

Le soir au cours de veillées nocturnes on devait refaire le film auquel chacun devait, pour se donner de la contenance, rajouter des exploits imaginaires. 

Moi, mes exploits, il n’y en avait pas du tout. Et pourtant à m’entendre parler, on dirait que j’avais maîtrisé le pachyderme, tué quelques chimériques démons. 

Hamet Wargué était, en fait, un homme de taille moyenne, aux traits portant les stigmates des ans. Il était costaud, trapu, au dos légèrement vouté. Les yeux étaient étincelants, mais la chevelure abondante et crasseuse indiquait que notre ami n’était pas un ami assidu de l’eau. Il aurait certainement refusé le portefeuille de l’hydraulique, lui qui avait une grande phobie de l’eau. Peut être aurait-il une dent contre l’eau ayant perdu une quantité de thé dans le fleuve. 
Ceci, explique, peut-être, cela. 

Notre Hamet aimait roder autour du marché, à côté des M’Paly Kaba. Il devait assister au départ et à l’arrivée d’une des lignes de transports régulière pour des décennies. Il s’agissait de la ligne par bus, déjà, KaedimonguelEl Ghabra et retour.

Que de fois, des travailleurs immigrés au Sénégal, originaires de l’Aftout et des Agueylatt, portant des lunettes aux couleurs dignes du carnaval de Rio, des radios toutes allumées entonnant la musique de Cheikh Ould Abba, devaient emprunter cette ligne régulière de transport hors du commun.

Si je pouvais proposer qu’on accroche une médaille à quelqu’un, j’aurai proposé que la Communauté M’paly Kaba en reçoivent une. Elle est tellement méritée que je pense dans mon fort intérieur, que ces braves gens, travailleurs, honnêtes et engagés méritent d’être étudiés et leur existence connue de tous. 

Pour en revenir à notre Hamet, errer aux abords de ce bus au timing kantien, était un programme à ne pas rater, car certains des travailleurs devaient lui donner quelques étrennes, 50 Fcfa, un paquet de biscuits, etc. 
Il se faisait un immuable devoir d’attendre depuis les premières heures de la journée, très tôt dans la journée, assis devant la boutique de Tar

Ah! Celui là nous aussi on venait chez lui, il était ami et/ou Parent de Sid’ahmed O Ahmed El Hadi, le père de Zeini et Babye. Cette relation nous ouvrait la générosité de ce commerçant aimable et généreux. Quelques fois, quand on en faisait trop, des refus cinglants devaient nous être opposés. Cela, il faut le reconnaître, ne nous arrivait pas tout le temps. 

Notre Hamet, restait cloîtré dans le coin de la boutique, guettant le temps, attendant tout simplement que plusieurs passagers s’y assemblent. Peut être fallait-il attendre et éviter d’avoir à affronter l’armée des troubles-fêtes que nous étions ? »

 

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