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Août 21

La baguette magique

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Voilà les échéances référendaires derrière nous. Comme avait dit François Mitterrand au soir de son élection le 10 mai 1981 « au-delà des clivages qui nous séparent, Il appartiendra à l’histoire de juger l’action de chacun d’entre nous ». Il faisait naturellement allusion à l’attitude de Valéry Giscard d’Estaing qui, contrairement aux usages républicains, n’avait pas eu la délicatesse de féliciter son illustre successeur. 

Nous Sommes donc responsables devant le peuple et serons jugés par l’histoire. Au-delà des attitudes partisanes ou tendances courtisanes, nous devons placer l’intérêt de notre pays et les aspirations légitimes de son peuple au dessus de toute considération. 

A travers ma page facebookéenne, je me suis déjà acquitté de l’honorable devoir de féliciter les mauritaniens, toutes sensibilités et obédiences confondues, pour avoir franchi cette phase avec une relative sérénité.

Mais l’émission que j’ai eu l’honneur de suivre ce 19 août 2017 sur la télévision officielle mauritanienne (Al Mouritania), au cours de laquelle l’un des invités, avec un énorme effort de solennité, a affirmé que les conseils régionaux issus des récents changements constitutionnels constituent « une baguette magique pour assurer le développement rapide du pays » m’a laissé pantois.

Cette tendance m’a profondément inquiété. Le fait de nous voir tous aspirer à devenir des ‘’chefs’’ politiques fait peur, dans la mesure où il ne laisse point d’espace où peuvent s’épanouir de véritables bâtisseurs de l’État.
Partageons donc les rôles entre ceux qui font la politique (Boelletig comme dirait Mohamed Sneiba), et ceux qui s’emploieront à faire l’État. En effet, il est difficilement admissible de concilier le technique et le politique par la seule politisation du premier et la technicisation du second. C’est la meilleure façon de les biaiser tous les deux. 

C’est la première fois, à mon âge entamé de quinquagénaire, d’entendre que le développement pourrait se faire avec « une baguette magique ». C’est pour moi la cause d’une grande surprise car, vous le savez, nos dirigeants, aussi bien ceux « des anciennes périodes » que ceux de « ces dernières années » n’ont jamais manqué de magie (noire ?)  ou de baguettes. Pourquoi, si c’était aussi simple que ça, ils ne nous avaient pas fait émerger avant les chinois, brésiliens et autres pays qui, eux, ont cessé, depuis belle lurette, d’émarger ? Ils ont préféré, en exclusivité, utiliser les baguettes pour nous taper sur les doigts et leur magie maraboutique pour nous hypnotiser malgré qu’ils prétendent nous avoir difficilement mais entièrement éveillés .

Acceptons cette dernière assertion : nous sommes entièrement éveillés. Comment pouvons-nous l’être effectivement et admettre que nos problèmes seraient résolus par le simple fait que des conseils régionaux, dont les mécanismes de constitution et de fonctionnement restent encore énigmatiques ?

A-t-ton réglé un quelconque problème de développement local ou communautaire par la création des communes dont le processus évolutif avait été entamé depuis le milieu des années 80 du siècle dernier (1986) ?

Avec ledit processus, on avait lancé une décentralisation étriquée. En effet, on avait transféré la gestion des problèmes aux exécutifs communaux tout en prenant les prudentes précautions de garder au niveau central la gestion des ressources.

Sans fiscalité locale et sans subventions ou budgets conséquents, les maires étaient condamnés, de par leur fonction et le poids de la tradition d’hospitalité, à devenir « les hôtels » des Walis (gouverneurs) et de tous les hôtes gouvernementaux, quelque soit leur niveau de préséance et l’objet de leurs missions qui n’ont que peu d’incidences sur le quotidien des administrés de la commune. Ca, c’était durant « les anciennes périodes » et s’est perpétué « ces dernières années ».

La situation allait évoluer en s’aggravant, lorsqu’on exclut le maire, de surcroit officier d’état civil de par son statut, de tout rôle dans les étapes d’enrôlement ou d’affiliation de ses administrés. On en foncera le clou en rattachant des services communaux et les taxes y afférentes, comme les gares routières, à l’autorité de ‘’régulation’’ des transports terrestres. 

Une lueur d’espoir était apparue du temps éphémère de SIDIOCA où la décentralisation avait été séparée du Ministère de l’intérieur. En effet, il faut vraiment un ministre de l’intérieur ignare pour réussir une véritable décentralisation.  Comment un non idiot pourrait accepter qu’on diminuât ses prérogatives et grignotât sur ses ressources.

Après la parenthèse de SIDIOCA, on est revenu à la case départ et, depuis lors, c’est le statuquo : un cocktail de déconcentration contrôlée et de décentralisation maitrisée. L’effet sur le citoyen est demeuré nul.

Pour revenir à mon compatriote à la baguette magique, je me demande tout simplement s’il a eu à faire une évaluation de cette expérience de plus de trois décennies pour pouvoir conclure que l’étape projetée avec les conseils régionaux serait salutaire.  A ma connaissance si cette évaluation avait été faite, on aurait privilégié de passer par des étapes correctives, confortatives et prospectives, avant de nous lancer dans la nouvelle démarche.

Autant je ne veux pas que mon concitoyen fasse miroiter à nos compatriotes des solutions miraculeuses ou mirifiques à leurs problèmes, avant d’être certain qu’il tiendra paroles, autant je reconnais n’avoir aucunement la prétention ou la malhonnêteté de préjuger de l’impact réel d’une telle réforme. Je lui reconnais, quand même, l’ambition et la pertinence. Tout ce qui peut territorialiser le développement m’emballe.

Cependant, une crainte me titille : nos concitoyens, victimes des ‘’accumulations’’, tant des « anciennes périodes » que de « ces dernières années », en gros mensonges et énormes chimères, ne supportent plus qu’on leur racontât des sornettes. Ne sommes-nous pas suffisamment éveillés ?

Cependant, je souhaite conserver la lucidité de pouvoir demeurer objectif pour tirer les leçons du passé, en vue de mieux asseoir le présent dans le noble objectif d’optimiser les impacts pour l’avenir. Faisons la différence entre un objectif et un résultat. Jusqu’à présent, la décentralisation est un objectif affiché par les pouvoirs publics, au moment où ses résultats, impacts et effets sont toujours scrutés à l’horizon.

Je demeure convaincu que la démarche est animée, a priori, par de nobles intentions. Il reste néanmoins à : (i) évaluer nos projets de décentralisation ex post, ex ante et in itinere et en tirer les conclusions idoines ; (ii) réunir les conditions nécessaires pour le développement harmonieux des régions, en décentralisant les prérogatives et les moyens. Ce que je refuse est une conclusion hâtive et l’apologie de résultats dont les contours des objectifs, méthodes et indicateurs ne sont pas encore suffisamment cernés.

Soutenir honnêtement un dirigeant, à mon humble avis, c’est lui dire ce qu’il doit entendre. Ce qu’il veut entendre, ne me préoccupe pas car, naturellement, il est censé le connaitre mieux que moi.

Pour essayer d’être mieux compris, j’avoue que dans les amendements constitutionnels du 05 août 2017, la création de conseils régionaux suscite chez moi l’espoir de voir le pays s’orienter vers une véritable territorialisation du développement. Cet espoir risque d’être déçu si on ne met pas en œuvre lesdits conseils avec des mesures appropriées dont :

1) une véritable décentralisation qui favorise les décisions ascendantes avec une appropriation soutenue par les populations des actions de développement local et communautaire. Il reste entendu qu’une décentralisation sans régionalisation de la programmation, des prérogatives et des moyens resterait vaine.
2) l’élaboration et la mise en œuvre de la composante spatiale de notre système national de Planification. Jusqu’ici, nous nous limitons à l’approche purement économique, souvent influencée par les urgences et les contingences de changement de l’ordre institutionnel ou de l’ajustement structurel. Si l’approche purement économico-sectorielle ignore l’équité spatiale, l’autre approche ne prend pas en compte ce qu’on appelle communément « les agrégats économiques ». Elles sont donc complémentaires dans tout système de planification qui se veut cohérent, équilibré et durable. C’est en les conjuguant que nous pouvons réduire, voire éradiquer, les grandes et nombreuses disparités nées d’un système de planification longuement centralisateur et univoque.

Pour y parvenir, nous devons:

1) procéder à un redécoupage de l’architecture gouvernementale pour favoriser la réussite d’une réelle décentralisation et un maillage territorial qui promeut les collectivités territoriales par vocation et potentiel.
2) élaborer une politique nationale d’aménagement du territoire dont les outils et référentiels (SNAT, SRAT, Atlas, etc…) favoriseront la cohérence des programmes, la synergie des actions, pour assurer une meilleure cohésion des territoires. Ainsi, nous aurons un territoire maillé au lieu d’un territoire éclaté.

C’est à ces conditions que les Conseils Régionaux prendront toute leur signification et pourront jouer pleinement le rôle qui leur sera dévolu en vue d’atteindre les résultats escomptés.


SNAT : schéma national d’aménagement du territoire

SRAT : schéma régional d’aménagement du territoire

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